Still Life | Michel Wichegrod

« Je n’ai rien à dire, jamais, à personne. » Franz Kafka, Journal, 27 avril 1915. C’est le meilleur préambule à toute explication que j’ai pu lire et la meilleure raison d’écrire, et j’ai toujours su que je n’avais moi non plus, toute proportion gardée, rien à dire, jamais, à personne. Il y a des gens, comme ça, qui sont bouclés dans des cages qu’on ne voit pas, souvent pour de longues peines, parfois à perpétuité.
J’ai toujours su, en outre, que je n’avais rien à montrer et me suis aperçu, assez tard, que c’était une excellente raison pour faire, par exemple, de la photo. Mais de la photo de quoi ? Ça ne me disait rien de photographier le monde candidement tangible. Je savais ce que je ne voulais pas photographier. Je ne savais pas ce que je voulais photographier. Je ne sais pas ce que je photographie. Ce n’est pas devant moi, à l’extérieur, bien qu’il y ait des supports, des objets physiques, et les tréfonds psychiques ne sont pas visibles ni consistants. Je ne photographie rien qui soit juste là. Je photographie ce qui n’est pas exactement ailleurs. J’ai le sentiment d’être une
sorte d’œil aveugle que des fantasmagories regardent. Des apparitions que je ne vois pas à proprement parler mais que je reconnais, derrière ce glaucome mental, quand leurs silhouettes se cristallisent dans un viseur, sur un écran, sur du papier.
Evidemment, cette cristallisation ne se fait pas toute seule. Les chimères, au commencement, ont la timidité des monstres. Alors je les aide comme je peux. Je gesticule avec mon appareil. Je fais tourner des molettes. J’appuie sur des boutons. Je triture des fichiers. Je pousse des curseurs. Je chiffonne des idées. Je téléphone à mon laboratoire. J’enferme dans des cadres. On n’est jamais trop prudent avec certaines créatures. Demi-transe confuse, hasardeuse, tremblante, maladroite, morcelée dans le temps. Danse de la pluie sous un ciel personnel. Modestes cumulonimbus
d’intérieur. Discrets tonnerres domestiques. Des éclairs éclairent des choses. La pluie tombe.
Ensuite je me sèche, je reviens au songe de la réalité approximativement commune, je considère le résultat de toute cette agitation, pendu à des murs. Et je me demande quel moi hétérogène et supplétif a mis mes orages dans des rectangles et fabriqué cette féérie noire.
Je ne suis pas sûr d’avoir été suffisamment clair. J’admets, j’espère même que mes images ne le sont pas. J’espère aussi qu’elles ne sont pas exagérément énigmatiques. Celles de Jérôme Bosch, de Füssli, de Goya, de William Blake, d’Odilon Redon, d’Alfred Kubin, de Francis Bacon se trouvent dans cet injuste milieu. Modèles du genre. Et après tout la photographie, pour une large part, c’est comme l’existence, la conscience, la pensée, l’amour, le bonheur, les rêves et les nuits sans sommeil : un peu de lumière et beaucoup d’ombre autour